Auteur : Landa Araújo
Adaptation Jean-Jacques Fontaine.
Il existe un petit morceau d’Afrique, tout près de l’Avenida Brasil [ndt : un des principaux axes d’entrée de Rio de Janeiro] : le « Complexe de la Marée », une favela qui abrite la plus forte concentration d’angolais de Rio. Ces femmes et ces hommes ont fui la guerre civile de leur pays pour tenter de refaire leur vie au Brésil, mais ils peinent à obtenir un statut officiel de réfugié. Ils sont donc à la merci de l’arbitraire et des expulsions. Malgré cela, ils respirent la joie de vivre…
D’après une enquête menée par l’Association d’Aide aux Angolais et aux Amis de la Marée (ANAACM), la communauté angolaise du « Complexe de la Marée » abrite approximativement 700 personnes, soit la plus grande concentration d’immigrés de ce pays installés à Rio de Janeiro,. Arrivés pour refaire leur vie après avoir fui la guerre, beaucoup d’entre eux ont aujourd’hui fondé des familles. La favela est devenue leur maison. Par manque de qualification professionnelle, la plupart travaillent dans la construction. D’autres ont ouvert des petites échoppes pour vendre des produits africains typiques.
« Quand j’ai débarqué, je me suis installé à Copacabana [ndt : quartier touristique du bord de mer, dans le sud de la ville, aux antipodes du Complexe de la Marée] mais des amis qui vivaient ici m’ont expliqué que les loyers y était moins chers. Ceux qui comme moi voulaient économiser ont donc fait le choix de venir vivre ici car c’est un endroit bon marché et stratégique, près de l’aéroport », explique Manuel Filipe, président de ANAACM.
Illégaux mais bien intégrés
La plupart de ces immigrés sont illégaux, vu la difficulté qu’ils ont à régulariser leurs papiers. Les tarifs affichés sur le site du Consulat d’Angola à Rio de Janeiro montrent en effet, qu’un visa de résidence coûte 400 dollars. Le visa de travail, lui, revient à 480R$ ou 300 dollars. C’est hors de prix pour ces réfugiés. « Beaucoup n’ont que le visa provisoire. Ils n’ont jamais réussi à obtenir le visa permanent, confirme Manuel Filipe. Pourtant, beaucoup vivent depuis plus d’une décennie dans le Complexe de la Marée ».
C’est le cas de Nísio Bernardo, technicien en informatique, qui trouve des ressemblance entre son quartier de Vila Pinheiro dans la Marée et Luanda, la ville d’origine de sa famille. « La joie est la même, mais l’accent portugais est différent ce qui a surpris au début. C’était l’objet de plaisanteries de la part des voisins. Mais maintenant, c’est devenu normal dans la communauté» .
Le Boubou (vêtement typique africain) aussi a causé de l’étonnement. « Une fois, alors que j’utilisais ce costume, un jeune est venu me demander quelle était ma religion (rires) », se souvient Manuel. Il considère cependant que ces différences relèvent du détail. L’ambiance générale et la manière d’entrer en relation sont identiques entre les immigrés angolais et les résidents brésiliens de la Marée. « Nous sommes tous très joyeux et nous aimons faire la fête ». La vie de Manuel pourtant, a failli virer au tragique, tout au début de son séjour. Il a été touché au ventre par une balle perdue, heureusement la blessure était sans gravité. « Une fois le traumatisme digéré, j’ai décidé que je ne changerai d’endroit pour rien au monde. Ici les gens se sentent comme à la maison. A chaque coin de rue je rencontre un autre Angolais ».
Souvenirs de guerre
Ceux qui sont venus ici pour fuir la guerre civile qui a duré 25 ans (1975 – 2002), charrient encore avec eux les douloureux souvenirs de la perte de parents ou la destruction de familles entières. C’est le cas du vice-président de l’ANAACM, Bernardo Simão, qui porte aujourd’hui un nom d’artiste, MC Badaró, en hommage à l’un de ses frères, mort à la guerre. « Je ne voulais pas voir mes enfants enrôlé dans la lutte armée, alors je suis parti», explique-t-il. Bernardo vit depuis 11 ans dans le quartier « Le Maroc » du Complexe de la Marée où il tient un petit commerce qui fonctionne comme point de rencontre pour ses compatriotes : « Nous dansons la Quizomba et quelquefois, nous invitons des filles d’ici à nous rejoindre. Elles adorent ».
Rosane Aquino est bien brésilienne, mais elle considère que « la Marée » a absorbé les influences culturelles des Angolais. « J’ai souvent été à de fêtes. J’aime beaucoup leurs musiques. La plupart du temps, les paroles disent la nostalgie des parents qui sont restés là-bas », explique-t-elle en mettant un COMPACT DISC de Quizomba (un des rythmes d’Angola).
Espace d’intégration
Les arrivées d’angolais se faisant de plus en plus nombreuses, beaucoup ne trouvaient plus un espace pour préserver leurs traditions et leurs habitudes. La communauté a donc décidé de fonder une association pour défendre les intérêts de leurs compatriotes et montrer leur culture. Aujourd’hui, l’association construit un local bien à elle dans la communauté, où se tiendront des ateliers culturels et des cours de danses africaines. En face, on remet en état un terrain de jeu qui sera utilisé pour des leçons de basket, un sport très populaire parmi les jeunes Angolais.
« Nous mûrissons. L’idée d’enseigner les danses africaines, comme la Semba, la Kilapanga, le Kuduro et la Bumbula devrait s’accompagner à l’avenir de leçons d’informatique et d’appui scolaire pour les enfants. Nous voulons fortifier notre culture pour la montrer au peuple brésilien », explique Bernardo Simão.
Ce travail compte aussi avec l’aide d’autres Angolais qui ne vivent pas dans « la Marée », tel Abel Duerë, installé au Brésil depuis 30 ans. « J’aimerais montrer que l’Angola, ce n’est pas seulement un pays miné par la guerre. Qu’il y aussi autre chose dans notre culture, dans nos traditions. Le travail de l’association sert à cela aussi ».
Un des défis de l’ANAACM, c’est de lutter contre la mauvaise réputation dont sont victimes les Angolais, souvent accusés d’être des trafiquants de drogue. « Moi, personnellement, je ne connais aucun Angolais qui soit impliqué là-dedans. S’il y en a, je ne les ai jamais vu », affirme Manuel Filipe
Le lieutenant-coronel Luigi Gatto, du 22º Bataillon de Police Militaire de la Marée, confirme, lui que les Angolais de la communauté sont effectivement soupçonnés d’être actifs dans le trafic de stupéfiants et la contrebande de marchandises illégales importées d’Angola. « Je sais que ça existe, qu’ils utilisent parfois des méthodes brutales, apprises pendant la guerre là-bas, mais je ne peux pas dire si cela concerne une majorité ou une minorité d’entre eux. Je n’ai aucune statistique à disposition ».
L’association a confiance dans le potentiel du travail qu’elle développe pour changer cette réputation. Elle veut d’ailleurs étendre son activité à d’autres communautés où vivent des angolais. « L’important c’est de nous renforcer et de montrer que nous sommes ici pour faire un travail social ».



