Par Rodrigo Nogueira
Adaptation: Barbara et Jean-Jacques Fontaine
L’armée avait été déployée il y 7 mois au « Morro da Providencia », une favela du centre de Rio de Janeiro, pour garantir la sécurité d’un projet politico-électoral de réhabilitation des logements. Entachée de tensions entre les militaires et la population, l’expérience s’est terminée par le massacre de 3 jeunes gens, livré par une dizaine de soldats à un groupe de trafiquants d’un bidonville rival. Viva Favela s’est rendu au « Morro da Providencia » pour recueillir le témoignage des habitants sur les semaines qui ont précédé cette tragédie.
D’après les témoignages apportés par des habitants et des ouvriers du chantier, il est bien difficile de savoir ce qui relève du maintien de l’ordre ou de l’abus de pouvoir dans la tragédie qui a coûté la vie à Wellington Gonzaga Ferreira, David Wilson da Silva et Marcos Paulo Campos, le 14 juin dernier. Les 3 jeunes gens ont été arrêtés par une patrouille militaire lors d’un contrôle, alors qu’ils revenaient d’un bal funk [ndt : les bals funk sont très populaires parmi les jeunes des les favelas de rio de Janeiro, mais très souvent aussi ils sont associés aux gangs de trafiquants de drogue qui utilisent ces festivités pour recruter des heoomes de main], puis transporté par 11 soldats jusqu’à la favela voisine du « Morro da Mineira » – où des trafiquants d’une fraction rivale devaient leur administrer une « punition parce qu’ils avaient refusé d’obéir aux ordres des soldats», a déclaré le lieutenant Vinicius Ghidetti, un des accusés impliqué dans ce crime.
Alexandre Barbosa qui habite le « Morro da Providencia » et travaille comme maçon sur le chantier controversé depuis le début est révolté. « Personne ne se sent en sécurité. On n’aime pas du tout cette surveillance armée. Souvent, lorsque que j’allais chercher un sac de ciment, les soldats me demandaient ce que je fabriquais… Pourtant, je suis un travailleur, pas un bandit, ça se voit ! »
Plusieurs ouvriers font état d’autres cas d’abus de pouvoir à l’égard des habitants. D’après eux, le rôle de l’armée semblait tenir plus de l’occupation d’un territoire ennemi que de la protection d’un chantier de construction en cours. Odair Vieira, par exemple, un des 150 employés recruté dans la communauté se souvient d’un incident qui en dit long sur l’ambiance :

Wellington, Marcos et David ont été emmené par des soldats au Morro da Mineira où ils ont été exécutés par des trafiquants.
“Je charriais une grosse pièce de bois dans un étroit escalier lorsque j’ai vu 4 soldats venir en face de moi. Je leur ai demandé de me laisser passer. Ils se sont écartés, mais l’un d’eux m’a violemment bousculé d’un coup d’épaule. Il y a eu des témoins et les gens, scandalisés, ont protesté. Le soldat a alors sorti une bombe de spay au poivre avec laquelle il a menacé ceux qui se plaignaient. Il leur criait de circuler parce qu’ici, la loi, c’était lui… »Plusieurs autres témoignages, relatant des abus de la part des militaires sont parvenus aux oreilles du comité de l’Association des habitants de Providencia. Mais personne n’a jamais formellement porté plainte. « Les habitants de la communauté ont aussi leur part de responsabilité », déclare Zaira Nogueira, membre de la direction de l’association :
« On a entendu des histoires de soldats qui provoquaient des femmes accompagnées de leurs maris ou de leurs enfants, il y a eu des accusations gratuites d’appartenance à des gangs de trafiquants à l’égard de jeunes. Mais d’un autre côté, c’est vrai aussi que les gens ne respectaient pas beaucoup les soldats. Si les plaintes avaient été régulièrement tranmises aux responsables de la caserne, peut-être que ces 3 jeunes ne seraient pas morts aujourd’hui. »
Une communauté transformée en tribune électorale
La mort de Wellington, David et Marcos, après torture, a provoqué une onde de choc : manifestations d’habitants devant le Palais Duc de Caxias, le siège du Commandement de l´Est, gros titres dans les journaux, reportages à la télévision, etc et a communauté de Providencia s’est transformée en tribune électorale : les politiciens de tous bords viennent y déclarer leur indignation et très rapidement, des représentants du Gouvernement Fédéral et des hautes autorités militaires sont montés au sommet du « Morro » pour demander pardon, car l’image de l’armée s’est vite dégradée dans l’opinion publique.
Lors d’une rencontre privée entre des représentants de la communauté et des officiers de l’armée, ces dernier ont affirmé ne jamais rien avoir su des plaintes des habitants vis à vis du comportement des soldats, rapporte Ana Maria, une des représentantes de l’association des habitants :
« Les officiers prétendent qu’ils n’étaient au courant de rien. Pourtant, dès le début, nous avions exprimé la crainte que nombre de soldats soient des jeunes provenant de communautés dominées par des fractions criminelles rivales de celle de Providencia. C’est ce qui s’est passé. Des tags avec les initiales de ces gangs opposés sont apparus sur les murs, peints par des soldats. »
Le 25 juin dernier,Viva Favela est entré en contact avec un représentant de l’armée pour avoir des éclaircissements à propos de ces accusations d’abus de pouvoir. Jusqu’au jour de la diffusion de ce reportage, aucune réponse n’a été apportée par l’armée.
Dans sa déposition faite lors de l’enquête de police, le lieutenant Vinícius Ghidetti, accusé d’être l’instigateur principal des faits, affirme avoir obéi à des procédures existantes lorsque les soldats doivent faire face à un refus d’obéissance. Le lieutenant affirme ainsi qu’il a d’abord emmené les 3 jeunes jusqu’à la délégation de la police judiciaire de l’armée où il les a présenté au capitaine Ferrari, responsable de la Compagnie Militaire de la Zone Est. Ce dernier lui aurait alors dit que selon les directives du Commandement Général, c’était au lieutenant de tout mettre en oeuvre pour établir les faits avant d’embarquer les suspects. « Y compris par l’usage de menaces si nécessaire. » C’est ensuite de ça seulement que les soldats auraient livrés Wellington, David et Marcos aux trafiquants rivaux du « Morro da Mineira ».
Le chantier de la « Providencia »
L’appel à l’armée pour encadrer les travaux de réhabilitation de certaines maisons de Providencia a été présenté comme un partenariat technique entre les ministères de la Défense et de la Ville. Cela a provoqué la méfiance des habitants dès le début. En 2003, d’autres travaux de réhabilitation avaient été entrepris dans le cadre du projet « Favela-Quartier », -sans l’appui de l’armée. Ces travaux qui ont duré 2 ans ont certes perturbé le quotidien des habitants mais aucun problème lié à la sécurité du chantier.n’ait été signalé.
« Alors en 2007, ça a été difficile d’accepter cette occupation militaire, » explique Ana Maria, membre de la direction de l’Association des habitants. « Mais les soldats ne se mêlaient pas de la vie des gens au début. C’est seulement après que les abus de pouvoir ont commencé ».

Dona Valmira doit supporter un échaffaudage dans sa maison. Elle prie pour une fin rapide des travaux
Maintenant que le chantier est interrompu, nombre d’habitants ne savent plus quand vont se terminer les travaux en cours dans leurs maison. Dona Valmira Guimarães par exemple, vit avec un échaffaudage au milieu de son salon : « j’aimerais bien retrouver ma maison. Ça me rend nerveuse de voir cette chose ici. J’aimerais remettre les choses en place, comme elles étaient avant. » En se promenant dans Providência, on peut voir aujourd’hui des ouvriers qui ont repris à leur compte les travaux pour terminer au moins la première phase du chantier, qui concerne 80 maisons. C’est le cas d’Alex de Oliveira dos Santos, qui nous a confié que malgré le vide juridique qui règne autour du projet, il allait continuer à travailler comme avant :
« La plupart d’entre nous habitons la communauté et on veut finir le plus rapidement possible parce que laisser une maison en chantier, exposée à la pluie, c’est prendre le risque de tout perdre. » Alex se dit soulagé par le départ des soldats. Il estime qu’une petite minorité d’entre eux, les 11 militaires qui ont participé à ce crime, ont sali la réputation de toute l’armée et rendu sa présence impossible dans la communauté.
« Ils ont envoyé des gars mal entraînés, avec des uniformes et des fusils et ils se sont sentis tout puissants. Personne ne veut la sécurité à ce prix. »
Josuel Bueno, maçon, a été un de ceux qui ont publiquement demandé l’arrêt des travaux pour protester contre la présence de l’armée dans la favela. Durant les manifestations de révolte des habitants qui ont suivi le massacre des 3 jeunes gens, il a été blessé par un projectile tiré pour disperser la foule.
« Un habitant plus excité que les autres a voulu frapper un soldat. Ce dernier a tiré vers le sol. J’ai senti une douleur à la jambe et j’ai vu que j’avais été touché par des éclats. Après, je ne me souviens de rien. Je me suis réveillé à l’hôpital. J’ai porté plainte. »
Au sein de ceux qui nous entourent pour témoigner des abus perpétrés durant l’occupation par l’armée, un ouvrier concentré continue à travailler. C’est Dinaldo Barbosa, il a 19 anos, et est le demi-frère de Marcos Paulo, une des victimes. Il raconte ce que fût son dernier contact avec les 3 jeunes gens.
« Mon oncle a tenté d’appeler Welligton sur son portable et une personne bizarre a répondu. Elle lui a passé Welligton qui s’est mis à crier et ça a coupé. Quand on a réussi à rétablir la communication, ils ont dit que c’était trop tard, et qu’un de ces jours ils allaient envahir la favela pour venir nous attraper. »
Marcos s’arrête de parler. Son visage exprime une douleur qui paraît impossible à guérir. D’un geste, il nous fait voir un ruban noir enroulé autour de son poignet en signe de deuil.



