Par Fabiana Oliveira
Adaptation: Jean-Jacques Fontaine

A Rio de Janeiro, les habitants des favelas doivent non seulement faire face aux problèmes de la vie quotidienne, mais encore affronter régulièrement la peur d’être pris pour des trafiquants ou accusés de collaborer avec eux. Viva Favela a rencontré 3 témoins qui ont été victimes de ce type d’erreur à l’occasion d’une opération de police dans leurs communautés. Une expérience traumatisante qu’ils essayent aujourd’hui de surmonter.
La date du 27 juin 2007 restera marquée à jamais dans la mémoire d’Ivo Urbano da Silva, 17 ans à l’époque, et de sa famille. Il habite l’une des favelas du Complexe de l’Alemão [ndt :vaste région de favelas dans la zone nord de Rio de Janeiro] dans laquelle ce jour-là. une très grosse opération de police est déclanchée. 1350 gendarmes, policiers civils et militaires confondus, occupent la favela, faissant 19 morts et 13 blessés, dont Ivo.
« J’étais à la maison, en train de préparer le repas dans la cuisine. J’ai été touché par une balle quand j’ai voulu aller au toilettes. Ça a commencé à beaucoup saigner et je me suis précipité dans la chambre avec ma petite sœur de 6 ans. Nous nous sommes réfugiés sous le lit. J’avais très peur que la police entre dans la maison et, me voyant couvert de sang, me prenne pour un bandit » se souvient-il.
Quand sa mère est arrivée, il s’est agi pour Ivo de sortir de la favela pour aller se faire soigner à l’hôpital. Mais tout le Complexe de l’Alemão était sous contrôle policier. Il raconte qu’il a perdu la notion du nombre de rues, d’escaliers et d’impasses qu’ils ont parcourus dans la favela pour échapper aux balles. Et en arrivant à « l’asphalte », ils allaient avoir à affronter un autre cauchemar encore. [ndt : A Rio de Janeiro, les gens opposent les « Morro », c’est à dire les collines où sont érigées les favelas à « l’ asphalte », qui représente la ville formelle, avec ses rues, ses commerces etc… Les 2 territoires sont bien distincts et contrôlés par des pouvoirs différents :sur les « Morros » règnent en général les trafiquants de drogue et la police est absente. Elle n’y fait que des incursions ponctuelles et violentes, comme celle décrite ici. « L’asphalte » est lui le domaine de l’Etat et de ses institutions, les trafiquants n’y viennent que pour « faire des coups », et remontent ensuite se réfugier dans les « Morros ». Ainsi, pour Ivo et sa mère, rejoindre « l’asphalte » au bas du « Morro » signifie traverser les cordons de polices qui bouclent la favela. Avec un bléssé en sdang, le risque d’être pris pour un treafiquant augmente. Et c’est bien ce qui s’est passé…]
« Quand on est arrivé à l’arrêt du bus, une voiture s’est arrêtée et nous a proposé de nous emmener à l’hôpital. On est arrivé au Getulio Vargas à Penha, où on m’a fait 6 points de suture au bras et après, je suis sorti de là menotté, direction, le poste de police ! »
Bien qu’il soit mineur, le nom et la photo d’Ivo ont été diffusés par plusieurs journaux. On l’a accusé d’avoir tiré sur la police depuis une casemate retranchée de la favela da Grota. A cette époque, pourtant, Ivo était un élève de l’enseignement secondaire, il suivait aussi un cours de jardinage au parc du Musée de la République, dans le centre-ville de Rio et il n’avait jamais eu à faire avec la police.
Ivo et les consequences de l’opération
«On m’a trimbalé dans 2 commissariats et 2 centres de détention. J’ai été mis dans une cellule avec dix autres prisonniers. Les policiers m’ont traité de marginal et faisaient pression pour que je reconnaisse être un trafiquant. Moi, je pensais seulement à sortir de là pour retourner en classe parce qu’on était en pleine période d’examens. »
Dehors, les parents d’Ivo font tout ce qu’ils peuvent pour obtenir la libération de leur fils. Avec l’aide d’un avocat de l’ONG Projeto Legal, ils réussissent finalement à le faire sortir, dix jours après. Le 22 août, il est enfin lavé de tout soupçon et la police le convoque pour lui remettre un certificat officiel d’excuses. « Je ne vais pas me déplacer jusqu’au poste de police pour aller le chercher, ce n’est qu’un morceau de papier ! J’ai raté des cours et des examens, j’ai été traité de bandit, ça, c’est ders choses qu’on n’oublie pas…»
Ces événement ont tellement marqué la mère d’Ivo, Josicleide Urbano da Silva, 42 ans, qu’elle a eu besoin de recourir à un appui psychologique qu’elle continue à recevoir aujourd’hui.
« Ils ont accusé mon fils d’un délit qu’il n’a pas commis. On nous a pris pour des criminels. C’est très humiliant. J’avais le cœur brisé de voir mon fils passer au milieu des gens du quartier, menotté et la tête basse. C’est la pire chose qui me soit arrivée dans la vie. J’ai dû demander de l’aide à un psychologue parce quà l’intérieur de moi, tout explosait. »
Les parents d’Ivo ont décidé de porter plainte en justice, pour tort physique et moral. L’instruction est en cours.
Une triste surprise…
Antônio Carlos Machado Vieira Junior a 30 ans et habite Gamboa, près du « Morro da Providência », dans le centre de Rio de Janeiro. Au mois d’avril, il a été accusé « d’être en cheville avec des responsables du trafic de drogue de la région ». Du jour au lendemain, sa vie a basculé.
« J’ai fêté mon anniversaire le 6 avril et le 7, un premier article est sorti dans la presse, mentionnant le nom de Jacaré [ndt : crocodile] qui est aussi mon surnom, mais avec un âge différent du mien. Le lendemain, un autre reportage citait mon nom complet et mon surnom. Ma vie est devenu un désastre. 2 policiers sont venus fouiller chez moi alors que j’étais absent. »
Antônio est un ancien militaire. Documents à l’appui, il prouve qu’il a quitté l’armée après ses sept ans de service réglementaires (1997-2004), et non, comme l’a affirmé la presse, parce qu’il aurait été expulsé à cause de ses relations avec les trafiquants de drogue. Il est allé s’en expliqué auprès des policiers de la 4º DP.

Antônio: accusé de faire contact avec les traficants
« Si j’avais eu des liens avec les trafiquants, je n’aurais pas été trouver la police, après avoir lu ce qu’on avait écrit sur moi dans les journaux. En plus, j’ai suivi un cours pour devenir gardien privé, et là, pour que tu puisses t’inscrire, ils font une enquête complète sur toute ta vie pour savoir si tu n’as pas d’antécédents criminels. J’ai été accepté sans problème. Maintenant j’ai saisi la justice, parce que j’ai peur qu’il m’arrive quelque chose. Je veux nettoyer mon nom. »
Autres lieux, mêmes histoires…
Lui, il est directeur du département « enfance et jeunesse » de la FAFERJ, la Fédération des Associations de Favelas de l’Etat de Rio de Janeiro. William de Oliveira, dit William de la Rocinha, 36 ans, est pourtant en tête de liste des personnes soupçonnées injustement de liens criminels avec le trafic de drogue. Il a été arrêté le 23 février 2005 et a passé 6 mois en prison préventive.
« On m’a accusé d’association avec les trafiquants, de corruption et de délinquance en bande. Quand j’ai été arrêté, je participais à une réunion avec les responsables d’une autre communauté. Ils m’ont fait entré dans leur véhicule blindé et m’ont amené devant l’Hôtel National, en face de la plage de São Conrado. Quand ils ont ouvert la porte, plusieurs journalistes étaient sur place, en train d’attendre. »

William de Oliveira a resté six mois en prison
A l’époque, William était président de « l’Association des Habitants pour une amélioration des conditions de vie à la Rocinha ». Une méga-opération de police, qui a mobilisé 2 hélicoptères a été organisée pour l’arrêter. montée pour arrêter. William pense que cela est dû au fait qu’en sa qualité de leader communautaire, il avait rendu publique, via des organisations de défense de la société civile, plusieurs dénonciations d’arbitraire policier qui avaient eu lieu à la Rocinha.
« Tout le monde n’est pas prêt à entendre ce genre de vérité. Nous avons porté des accusations graves qui auraient dû provoquer une réaction immédiate du gouvernement, car des innocents ont été tués, des commerçants sont tombés en faillite, et même les policiers qui surveillaient la favela n’avaient parfois pas de quoi manger. »
L’emprisonnement de William a soulevé une vague d’indignation auprès de ceux qui étaient au fait de son engagement social. Une pétition exigeant sa libération a circulé dans la Rocinha. En quelques jours, elle a recueilli plus de 10.000 signatures. Plusieurs artistes, des politiciens et des ONG’s ont protesté à leur tour. Pendant ce temps, William était en prison, en attente de son jugement
« Je me suis retrouvé dans une cellule avec 60 personnes et l’espace était prévu pour 20. Ce que mon épouse a enduré a été terrible, aussi, parce que ce n’est pas facile d’assumer publiquement être l’épouse d’un prisonnier. Ce sont des choses que nous essayons de surmonter aujourd’hui. »
Le 18 octobre, après 230 jours de prison, William est finalement déclaré innocent et libéré. « Des tas d’amis, des gens que je ne connaissais pas, des organisations non gouvernementales se sont engagés pour moi. J’ai toujours eu la conscience tranquille, parce que j’ai toujours travaillé dans la transparence la plus totale. Mais ce qui est arrivé n’a pas de prix. Tout l’argent du monde ne pourra pas l’effacer. Le minimum que j’a pu obtenir, c’est d’être déclaré innocent pour pouvoir nettoyer mon nom de toute infamie ».
Des histoires d’injustice comme celles-ci, il y en a hélas de nombreuses, depuis bien des années, dans les favelas de Rio de Janeiro. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, les gens sont mieux informés et ils savent se défendre. Plusieurs associations se battent pour que les habitants des favelas fassent respecter leurs droits face à l’arbitraire. Malgré cela, de nombreuses personnes, aujourd’hui encore, doivent lutter pour que leur nom soit lavé des accusations injustes qui pèsent sur eux.