Par Claudio Costa
Adaptation: Jean-Jacques Fontaine
Les « Chapas », vous les verrez, plantés le long de la Via Dutra, -l’autoroute qui relie Sao Paulo à Rio de Janeiro, quelque soit le jour ou l’heure. Ils se regroupent là où les camionneurs ont besoin de leurs services, pour décharger ou pour les aider à trouver leur chemin afin d’éviter les risques d’agression en cours de voyage. Les « Chapas », littéralement « ceux qui sont sur la liste », sont les dockers du bitume.
Personne ne sait d’où leur vient ce nom, mais tous les camioneurs les appellent comme ça. Leur métier est aussi vieux que la route elle-même, – la « Via Présidente Dutra » a été inaugurée en 1951-, et leur solde journalière fait vivre des dizaines de familles installées le long de cet axe routier, l’un des plus fréquentés du pays.
Ils se rassemblent notamment à la station d’essence Marajoara de Queimados dans la Baixada Fluminense [Ndt : la Baixada Fluminense est une immense zone de quartiers périphériques et de favelas située à l’entrée nord de la ville de Rio de Janeiro]. La plupart d’entre eux sont sans emploi et c’est souvent l’unique source de revenu dont ils disposent. D’autres font cela comme activité accessoire, en attendant de retrouver un travail plus stable. Ce n’est pas trop mal payé, une journée de travail peut rapporter jusqu’à 80 R$ selon le chargement et l’endroit [Ndt : 48 Frs ou 30 euros].
Un job aléatoire
Chaque jour, Élson Fagundes, 59 ans, père de trois enfants et maçon au chômage, affronte la même routine. Il se réveille à 4h du matin, prépare son casse-croûte et se rend à la station Marajoara. Fataliste, il ne se plaint même pas quand on lui demande pourquoi il n’arrive pas à trouver un travail déclaré. [Ndt : au Brésil, il y a une grande différence entre les emplois « déclarés », pour lesquels l’employeur paye les charges sociales et l’impôt à la source et un travail « informel », qui n’est pas enregistré auprès des instances officielles. On estime qu’environ 50 à 60% des emplois sont ainsi des emplois « au noir », qui ne donne droit à aucun bénéfice social ni garantie de continuité.]

Élson Fagundes se réveille à 4 heures du matin
« A partir d’un certain âge, les patrons pensent qu’on est trop vieux. Alors décharger des camions de sucre ou de riz, c’est tout ce qui me reste pour entretenir ma famille, en attendant mes 65 ans pour partir à la retraite».
Les lendemains sont toujours incertains pour ces ces dockers. Les journées commencent tôt, mais le travail n’est pas toujours au rendez-vous. S’il fait froid, les dockers du bitume se réchauffe autour d’un brasero. L’attente et l’effort ne les découragent pas mais ils ont tous le même espoir, décrocher un emploi fixe et déclaré afin de garantir l’avenir de leurs enfants.
Contrat de confiance
Le rapport de confiance qui s’est établi entre ces « chapas » et les camionneurs explique pourquoi ce dur métier se perpétue. Les camioneurs choisissent en effet toujours de faire halte là où se regroupent les dockers du bitume pour pouvoir se reposer en toute sécurité.
« Je préfère m’arrêter là où ils sont parce que je sais que je ne serai pas aggressé», explique Izaias Marcelino, qui ajoute tout de même qu’il existe des « faux chapas » abusant de cette relation de confiance pour commettre leurs larcins. Les camioneurs font aussi appel aux « chapas »pour les guider dans les grandes villes où règne la violence.
« Plusieurs de mes collègues ont été dévalisés après s’être trompés de chemin. C’est pour ça que je fais toujours appel aux « chapas », surtout si je dois livrer mon chargement à Rio », poursuit Izaías, qui connaît pourtant bien la ville. Il habite la Baixada Fluminense.

Izaias Marcelino utilise les services des ‘chapas’
C’est à 5h du matin que commence le « jeu des mains » qui signale aux camioneurs les « chapas » qui sont à la recherche d’un emploi pour la journée. Ce matin, une fine bruine tombe, mais heureusement, un petit amandier leur sert de protection. Ce n’est pas la pluie qui décourage les dokers du bitume, c’est le manque de régularité de leur service qui les inquiète.
« Je suis « chapas » depuis 15 ans. Nous avons bien essayé de nous organiser pour créer un syndicat, mais tous ceux qui sont venus soi-disant nous aider ont profité de nous. C’est dans des moments comme ça qu’on regrette de n’avoir pas pu étudier », déplore Sebastião Batista Da Silva, qui habite Queimados et espère un meilleur avenir pour ses cinq fils.
Mais même s’ils croulent sous le poids des lourdes charges qu’ils déplacent, la vie de ces travailleurs des bords de route n’est pas faite que de drames. Ils trouvent souvent le temps de plaisanter entre eux en se racontant leurs péripéties. Ainsi Marcelo Ribeiro, âgé de 12 ans:
« Une fois, j’ai guidé un camioneur jusqu’à sa destination. Il m’a payé après le déchargement, mais je n’ai pas réussi à trouver un transport pour revenir. Il n’y avait même pas de bus, là-bas. Alors j’ai dû marcher 12 km pour rentrer à la maison ! »

Sebastião Batista: il a essayé de créer un syndicat
Soumis quotidiennement à ce travail pénible, les dockers du bitume rêvent parfois de troquer le déchargement pour cette activité de guide des camioneurs. « Evidemment tous aimeraient bien pouvoir gagner leur vie rien qu’avec ça. Mais c’est risqué, parce que souvent, les conducteur ne paye pas ou pas le prix convenu», nuance Baptista Da Silva.