Par Rodrigo Nogueira
Adaptation: Jean-Jacques Fontaine
Le décès de Michelle Silva Lima, victime d’une balle perdue lors d’une descente de police à la Cité de Dieu a révolté les habitants qui accusent les agents de la force publique d’être à l’origine des coups de feu qui ont tué Michelle. Elle a été touchée à la tête et à une jambe alors qu’elle faisait sa lessive à l’intérieur de sa maison. Une action en justice a été ouverte, mais elle risque de durer des années avant d’aboutir devant un tribunal, faute d’investigation. Des cas comme celui de Michelle sont nombreux, ce qui suscite colère et découragement parmi les proches des victimes à le recherche de la vérité.
D’après les témoignages des habitants de la Cité de Dieu [ndtr : La Cité de Dieu ou « Cidade de Deus » est une urbanisation réalisée dans les années 80 dans la zone Ouest de Rio de Janeiro pour reloger les habitants d’une favelas détruite par les autorités. Même si les petits immeubles qui la composent ont été construits selon des normes officielles, Cidade de Deus ne diffère pas beaucoup des autres favelas de la région en ce qui concerne les problèmes sociaux et de sécurités qui y ont cours. Le quartier est cependant devenu célèbre à la suite de la diffusion du film « Cidade de Deus », plusieurs fois primés dans des festivals interantionaux de cinéma.], 11 policiers militaires de la 18º Brigade de Jacarepaguá et de la 9º Brigade de Rocha Miranda sont entrés dans la communauté avec deux véhicules, aux environs de 22h.

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Michelle a été touchée à la tête et à une jambe alors qu’elle faisait sa lessive à l’intérieur de sa maison |
Le mari de Michèle, Luiz Leonardo de Melo Lima a été un des premiers à percevoir l’arrivée de la police, mais il n’a pas osé donner l’alerte, par peur d’être confondu avec un informateur des trafiquants de drogue.
« J’étais devant le magasin où je travaille quand j’ai vu les policiers arriver, mais la peur a été la plus forte. Je n’ai pas pu téléphoner à la maison pour avertir ma famille et leur dire de se mettre à l’abri. Quelques minutes après, on m’a informé que ma femme avait été touchée. Je n’ai pas réussi à entrer dans la maison. Elle était toute ma vie. Nous étions mariés depuis 15 ans. Je ne sais pas ce que je vais faire !» Luiz est père de 2 filles, qu’il a eues avec Michelle, Leilane, 10 ans et Kailane, 3 ans.

Luiz: “je n’arrive plus a entrer chez moi”
Des techniciens de l’Institut Carlos Éboli [ndtr : l’Institut chargé des enquêtes criminelles officielles dans l’Etat de Rio de Janeiro] se sont rendus sur place et ont trouvé une douille appartenant vraisemblablement à une balle tirée d’un fusil de 765. Le projectile sera comparé avec les armes des policiers engagés dans l’opération. Les conclusions de cette expertise devraient être connues dans 30 jours.
Difficile d’identifier les coupables…
A la douleur de la perte d’un proche parent s’ajoute la difficulté d’identifier les auteurs des tirs. Ainsi, Selma Baptista d’Albuquerque, habitante de la Rocinha, qui a perdu un fils pendant une incursion policière, n’a plus beaucoup d’espoir qu’on trouve les coupables. L’enquête judiciaire dure maintenant depuis presque trois ans.
« Durant tout ce temps, la justice ne m’a entendue que deux fois. Les policiers engagés étaient de la Policie Civile, et quand c’est la police qui tue, on ne trouve jamais les coupables. Cela finit toujours par venir grossir le compte des victimes de balles perdues »
Selma considère que la lenteur de ces enquêtes a comme seule conséquence de stimuler l’impunité des coupables et de décourager les parents dans leur recherche de la justice. « Il m’est souvent passé par la tête d’abandonner. Après tout, c’était ma douleur à moi et personne ne s’en souciait plus après tout ce temps. Mais l’avocat vient de m’annoncer une bonne nouvelle (le procès va bientôt s’ouvrir) et ça m’a redonné espoir.».
D’après Leno Ferreira, avocat, ces longs délais d’attente dans les procédures civiles ou criminelles sont commun et ils peuvent retarder pendant des années l’ouverture des procès en première instance. Les plaintes contre une force de l’État concernant des victimes de balles perdues sont toujours difficiles à juger, d’autant qu’il existe des facteurs subjectifs qui doivent être pris en compte.
« L’État est responsable seulement si la balle qui a touché la victime est partie de l’arme d’un policier. Les tribunaux ne pénalisent pas le manque de sécurité [ndtr : pour les habitants lors d’un affrontement dans une favela par exemple] sauf en cas d’évidence criante, par exemple si un policier refuse de prêter assistance à un citoyen ».
Dans le cas de Michelle, l’examen balistique est fondamental pour découvrir d’où sont partis les deux balles. Chaque arme laisse des rainures microscopiques sur le projectile qu’elle tire. Comme une espèce d’empreinte digitale. « L’examen balistique servira donc de preuve définitive pour lancer ou non une action contre l’État», conclut Leno Ferreira.
Bureaucratie et manque d’information
Le manque d’information sur la manière de procéder vis à vis de la justice est aussi un facteur aggravant qui décourage beaucoup de personnes à faire valoir leurs droits devant les tribunaux. La « Défense Publique» de Rio de Janeiro est bien dotée d’un département spécial qui s’occupe du traitement de cas liés à des violations des droits de l’homme et prête assistance juridique gratuite à ceux qui ne peuvent pas se payer un avocat, mais peu y recourent. [ndtr : la « Defensioria Publica » est une institution officielle du droit brésilien, financée par l’Etat, qui regroupe un certain nombre de juristes chargé d’aider gratuitement plaignants et accusés à mener une action en justice].

Denis: la bureaucratie est un obstacle
Selon le Défenseur Public Denis Andrade Sampaio, il existe une méconnaissance du travail du défenseur qui, associée à l’image négative que les pouvoirs publics ont dans la population, décourage les gens à venir chercher de l’aide auprès de ce service.
« La bureaucratie qui règne au sein de la justice freine trop souvent le cours des procédures, ce qui amène les gens à penser que c’est le défenseur qui ne travaille pas bien ! Actuellement, je m’occupe de cinq affaires qui sont bloquées faute d’expertises techniques ».
Or dans les affaires liées à la violence impliquant la force de l’État, -il s’agit la plupart du temps de balles perdues-, les enquêtes avancent seulement quand il y a une preuve technique indiscutable. « Et malheureusement l’État ne condamne que quand il y a preuve technique, même s’il existe des évidences concernant le manque de sécurité lors d’une opération, ce qui est généralement le cas dans les favelas», conclut Denis Andrade Sampaio.
Il existe bien des velléités d’établir des partenariats avec d’autres organes techniques, publics ou privés, pour faire accélérer ces recherches de preuve, mais elles se heurtent à une très grande résistance de la part de la police. Les victimes ou leurs proches peuvent donc encore attendre…