Par Renata Siqueira
Adaptation: Jean-Jacques Fontaine
Son nom, c’est Iara de Abreu, mais elle est plus connue sous celui de « Magrinha », la gringalette de la Cité de Dieu. Depuis dix ans, elle est propriétaire d’un bazar de rue qui fait succès. On y trouve exposé chaque jour les objets les plus inhabituels pour la grande joie des habitants de la communauté.
Tous ceux qui passent par la Rue Edgard Werneck, dans la Cité de Dieu [ndtr : La Cité de Dieu ou « Cidade de Deus » est une urbanisation réalisée dans les années 80 dans la zone Ouest de Rio de Janeiro pour reloger les habitants d’une favelas détruite par les autorités. Même si les petits immeubles qui la composent ont été construits selon des normes officielles, Cidade de Deus ne diffère pas beaucoup des autres favelas de la région en ce qui concerne les problèmes sociaux et de sécurités qui y ont cours. Le quartier est cependant devenu célèbre à la suite de la diffusion du film « Cidade de Deus », plusieurs fois primés dans des festivals interantionaux de cinéma.] regardent avec curiosité la maison du numéro 1677. Le mur et le trottoir sont farcis d’objets en tout genre, vêtements, chaussures, disques etc, qui attirent l’attention de tous les passants. Chauffeurs de camion, conducteurs de mini-bus, habitants de la cité, tous saluent au passage Iara de Abreu, la propriétaire du bazar.

Le s objets font remarquer les passants
Le travail est rude. Tous les jours, la « gringalette de la Cité de Dieu » est devant la porte de sa maison de 8h à 23h, même le week-end. La routine est toujours la même : tôt le matin, elle installe avec soin sa marchandise sur le trottoir. Les cintres des vêtements sont placés dans des trous dans le mur, les chaussures sont exposés à même le sol, ainsi que les disques, rubans, ours en peluche, etc. Quand il pleut, pas d’exposition, elle est obligée de mettre une partie de ses objets dans des sacs et de parcourir les rues de la communauté pour les vendre. Des années d’expérience l’amène toujours vers des clients dont elle sait qu’ils vont lui acheter quelque chose.
« Avant qu’ils ouvrent la porte, je fais une prière pour demander l’aide de Dieu. Je ne crois qu’à celui là, celui d’au-dessus », raconte-t-elle. Dans ses rares heures creuses, « Magrinha » aime lire la Bible et cite le psaume 23 : « Le Seigneur est mon berger et rien ne me manquera »
Une petite coquetterie…
Vaniteuse, « Magrinha » n’aime pas dire son âge, mais elle m’avouera finalement ses 36 ans. Elle s’habille de couleurs vives, rouge ou jaune. « Je n’aime pas utiliser le noir et il me faut quelque chose qui brille ». Des boucles d’oreille et des colliers complètent sa silouhette. Ainsi que le bâton de rouge à lèvres, toujours présent. Durant l’entrevue, « Magrinha » l’utilisera deux fois. « Une Madame [ndtr : expression populaire pour désigner une femme de la haute société dans les quartiers populaires] est passée par ici un jour et m’a donné une trousse rien qu’avec du maquillage. Je l’ai vendue, mais j’ai gardé le rouge à lèvres pour moi. J’ai beaucoup de parfums aussi ».
Tout ce que « Magrinha ». vend lui a été donné. « J’étais catadora de papel [ndtr : ramasseuse de vieux papier] et je travaillais dans la Montée du Retiro (une rue de Jacarepaguá, ouest de Rio de Janeiro, proche la Cité de Dieu) avec mon chariot et mes fils. Comme je recevais beaucoup de choses, j’ai décidé d’ouvrir un bazar. Aujourd’hui c’est devenu le « Shopping da Magrinha ».
Même des frigos…
Au deuxième jour de ma visite, « Magrinha » a reçu de Kiko Nunes, propriétaire d’une société qui organise des fêtes, deux sacs pleins. « J’ai apporté des marionettes de théâtre, et des choses pour les enfants. Comme les miens sont déjà grands, j’ai aussi mis des habits, des jouets et des crayons qui leur appartenaient», explique Kiko Nunes, qui connaît « Magrinha » depuis trois ans et lui amène régulièrement quelque chose.
L’objet le plus cher que « Magrinha » a vendu, c’est un réfrigérateur d’occasion. R$300. [ndtr : 300 reais représentent environ 120 euros] Elle ne peut plus faire le compte de tout ce qu’elle a reçu. « poussettes pour bébé, cireuses, téléviseurs, appareils vidéo…. Je mets tout ici devant ma porte et je sors. Les «Madames» qui passent s’arrêtent toutes. Un jour, une Japonaise au volant d’une grosse voiture de luxe a acheté une montagne de déguisements. Les gens passent et achètent».

Magrinha vend des boucles et autres produits
Les bons jours, la recette de « Magrinha » peut se monter à R$50. Le revenu de la famille est complété par le mari qui travaille dans un jardin du Recreio dos Bandeirantes [ndtr : un quartier résidentiel du bord de mer, assez proche de la Cité de Dieu.] « Magrinha » est mère de quatre enfants, mais seules les deux plus jeunes filles vivent encore avec elle. Les fils plus âgés habitent chez leur tante, qui vit aussi dans la Cité de Dieu. « J’essaye de passer à la maison de ma soeur tous les jours pour voir comme ils vont et s’ils ont besoin de quelque chose ».
« Magrinha » est arrivée à la Cité de Dieu à 18 ans quand elle s’est mariée. « J’ai connu Arlindo à son travail. Il était portier et une fois que je suis passée devant son immeuble, il m’a demandé de sortir avec lui», se souvient-elle. Arlindo l’aide pour la vente. « Quand je prends un bain ou à l’heure du déjeuner, il reste ici à ma place. Mais il n’est pas dynamique. Il met un petit soulier dehors et puis il reste assis sans rien faire. Je l’appelle ma momie. Et je lui dis toujours qu’il doit se réveiller pour vivre !» explique-t-elle en riant.
Enfance difícil
« Je suis née à Meier [ndtr : quartier populaire de la zone nord de Rio de Janeiro], mon père était charpentier, bien vieux déjà, ma mère employée de maison et est morte très tôt. J’avais dix frères et sœurs. » Magrinha n’aime pas se rappeler son enfance. « C’était dur, très triste. Je n’avais même pas une poupée comme ça. (« Magrinha » montre du doigt les jouets qu’elle vend). Mon seul jouet, c’était un noyau de mangue que je disais être ma poupée ».
Il y a quelques années, l’incendie de sa maison a fait disparaître toutes les photos et les souvenirs de famille. « J’ai tout perdu, mais j’ai recommencé ma vie. J’ai dû dormir par terre, avec mes filles ». Son corps est marqué de brûlures. A cause d’une trop forte exposition au soleil, elles se sont accentuées. « J’ai passé de la crème solaire partout, mais ça n’a rien fait. Je n’ai pas été au médecin, j’ai passé une crème quelconque et les marques sont restées. Le soleil de midi est très fort, ici».
De son enfance difficile, « Magrinha » a gardé l’envie d’aider les autres. Pour elle, le plus triste, c’est de voir des gens obligés de dormir à même le sol. Quand elle peut, elle les aide. A Noel, elle s’est habillée de « Mère Noel » et elle a distribué des cadeaux. « J’ai été si heureuse que je pleurais devant le paquet qu’elle avait préparé », raconte Marilene Da Silva, 33 ans, une fidèle cliente de Magrinha. « C’est une personne très bonne et très amusante».
Autre cliente, Maria Isabel, 13 ans. Accompagnée de sa mère et de son frère, elle a acheté une jupe pour R$2. « J’aime les vêtements qu’elle a. Ils ont du succès. Quand je passe, il y a une montagne de choses, et tout de suite après, il n’y a plus rien. La jupe, par exemple, que Maria Isabel a acheté était déjà convoitée par d’autres. L’une l’a trouvée trop petite et a hésité. Une autre a dit qu’elle reviendrait. « Quand quelqu’un ne veut pas, il a toujours un autre qui prend ».

Maria Isabel a acheté une jupe pour R$ 2,00
Pour lutter contre la chaleur, « Magrinha » a organisé sa plage particulière sur le trottoir de la maison. « Je mets mon bikini, j’apporte une bassine d’eau et je me sens à la plage, comme si j’étais à Barra sans avoir eu besoin de payer un billet de bus.» [ndtr : La plage de Barra est une très grande plage réputée de la zone ouest de Rio de Janeiro ].