Landa Arauja, depuis la Rocinha, adaptation Jean-Jacques Fontaine, publié le 14/06/2005

Visiter les favelas est devenu un must dans l’offre touristique de Rio de Janeiro. Les voyagistes ont bien compris l’intérêt qu’ils avaient à surfer sur la vague médiatique qui martèle à longueur de journaux la violence et la pauvreté du Brésil. Mais ces tour-operators proposent pour la plupart des caricatures de safaris en véhicules 4×4 avec guide « déguisés » de treillis militaires. Depuis quelques temps cependant, certaines agences proposent des excursions plus respectueuses des habitants, qui recourent à des modes de déplacements moins voyants que la jeep d’Indiana Jones.
“Take it easy, take it easy », implore Damon Machado, moto-taxiste, submergé par un torrent de mots anglais qui sortent de la bouche de son client, assis à califourchon sur le siège arrière de son engin. Il lui fait visiter la favela de la Rocinha, et, incapable de le comprendre, Damon répète à l’infini la seule phrase en langue étrangère qu’il connaît : “Take it easy, take it easy »… Mais c’est décidé, il va se mettre à l’anglais. A cause du nombre croissant d’étrangers qui se bousculent à la station moto-táxi pour faire du tourisme de bidonville.

Les touristes arrivent à la Rocinha par moto-taxi
La promenade à moto est déjà devenue routine dans la Rocinha, la plus grande favela de la Zone Sud de Rio de Janeiro. Il y a trois ans, la visite était hebdomadaire, avec des groupes de cinq à sept étrangers. Aujourd’hui une vingtaine de « gringos » participent quotidiennement à des tours organisés, un le matin, un l’après-midi.
Les touristes qui font ce type de promenade sont des voyageurs « sac-à-dos », ils ont entre 20 et 35 ans et viennent principalement d’Angleterre, des États-Unis et d’Australie.
“Ils demandent des choses sur la communauté et vont jusqu’à faire l’éloge mon anglais, c’est pure politesse parce que ne le parle pas » poursuit Damon, qui, à part faire le moto-taxi, est étudiant en Droit.
Organisateur d’ »Event’s » et habitant Londres, Oliver Westray, 24 ans, a fait l’excursion sur la recommandation d’un ami. Cela l’a intéressé à cause de ce qu’on disait à la télévision britannique de la violence dans les favelas et après qu’il ait assisté à la projection du film « Cité de Dieu ».
“Je voulais connaître la réalité, au-delà de ce que racontent les médias et le film ». Il a été surpris en bien . “J’ai reçu un message optimiste de la favela et je peux maintenant en parler par moi-même”.
Étudiante en Droit de West Virginia, l’américaine Michelle Maxwell, admet qu’au début, elle était un peu inquiète. “Mais ensuite tout s’est très bien passé. Aux Etats-Unis, quand on parle de favelas, on dit que ce sont des endroits très dangereux. »

Michelle et Oliver sont allés voir la favela de près
Une offre abondante…
Par groupes de huit à dix personnes, les étrangers font la queue à la station de moto-taxis du Largo das Flores, dans le quartier chic de San Conrado. Ils font ainsi concurrence aux habitants de la Rocinha qui attendent eux aussi une moto-táxi pour rentrer chez eux. Mais l’offre de transport est abondante…
Pour les motocyclistes, prendre un étranger représente un petit avantage : ils payent R$ 2 la course au lieu des habituels R$ 1.50 et c’est le guide touristique qui se charge du payement. “Une fois, un étranger voulait donner R$ 50, mais le guide ne l’a pas laissé faire. Je trouve qu’il s’est mêlé de ce qui ne le regarde pas, proteste Pablo Baylão. Nous, on n’a rien demandé. C’est lui qui voulait donner. »
« Le mieux c’est quand certains de ces étrangers nous engagent pour des promenades plus longues », explique Cristiano Santos, un autre motocycliste. Il a déjà effectué sept promenades de ce genre pour des touristes logés dans la maison d’amis. “Ils laissent leur voiture à San Conrado, font appel appellent à moi et à un ou deux autres collègues et on les mène à la Rocinha, au Pain de Sucre et vers d’autres endroits touristiques de la ville. Là ça vaut la peine, ils ont l’habitude payer R$ 50 ».
Peur sur la moto…
Appareils photos en bandoulière, les étrangers pénètrent dans la Rocinha par la Route de la Gavea, puis montent jusqu’à la Rue n°1, le point le plus haut de la communauté.
“Ce sont des personnes tranquilles, qui sont enchantées de parcourir le bidonville. Le plus amusant, c’est qu’ils n’ont aucune crainte de circuler en moto, alors que les natifs d’ici ont toujours très peur de monter sur nos engins ». rigole Jamerson Araújo.
Damon nuance. “Beaucoup de touriste ont peur, mais comme ils ont l’habitude d’être gentils parce qu’ils ne sont pas chez eux, ils ne le montrent pas ». L’anglaise Isabel Cockroft, 23 ans confirme : « J’ai eu peur pendant tout le trajet, mon moto-taxiste n’arrêtait pas de se faufiler à toute vitesse entre les voiture. »
Généralement, les touristes redescendent à pied parcourant les ruelles du bidonville, avec une succession d’arrêts stratégiques aux points touristiques de la communauté, qui comprennent l’ascention d’un toit pour jouir d’une vision panoramique de la Rocinha.

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Curieux de cette architecture mal structurée et de ces constructions anarchiques, beaucoup tentent la communication avec les habitants par gestes. D’autres mitraillent avec leurs objectifs les enfants et les échoppes locales.
Le parcours passe par l’atelier d’Eloy, artiste local qui peint des tableaux de paysages touristiques. “Ils choisissent généralement des vues de Bahia, de capoeiristas et des portraits de la communauté”. Pour Eloy, la visite des touristes c’est du pain béni. “Les habitants d’ici n’aiment pas acheter des tableaux avec des vues du bidonville mais les étrangers adorent “.
Autre arrêt obligé, plus folklorique, un poulailler, devant laquelle les visiteurs posent en compagnie du propriétaire, lequel exhibe, pour la photo, une poule qu’il va ensuite égorger en public.
Les impressions que les touristes retirent de la Rocinha sont surprenantes. Ainsi, le Britannique Oliver Westray considère que le bidonville est beaucoup mieux organisé que le centre ville de Rio, même si les rues ne sont pas aussi propres. “J’ai été impressionné par la dimension de la Rocinha, et le fait que les personnes semblent y être heureuses. Comparé à l’Afrique noire, ils ne paraissent pas aussi pauvre!” L’américaine Melissa McCown résume son sentiment en un mot : “Shock!” Et avec un gentil sourire, elle explique : “Tout est très joli. Les personnes sont joyeuses et souriantes”.
Comme Simba dans un safari…
Tous les habitants de la Rocinha ne voient cependant pas d’un aussi bon œil cet afflux de voyeurs. Anderson Rodrigues, 21 ans, étudiant en Administration, aimerait que ces incursions débouchent sur quelque chose de plus palpable. “Voir des étrangers monter et descendre en jeep ou en moto la Rocinha me donne l’impression d’être Simba dans un safári. Je me sens comme une animal” martèle-t-il. « Peut-être que ça permet aux touristes d’avoir une plus grande intimité avec la communauté et de mieux percevoir les inégalités au Brésil, mais ce serait bien mieux si ces visites se traduisaient par un retour financier pour la population d’ici.”
Eliane Silva, 37 ans, secrétaire, est aussi opposée au tourisme dans la communauté : ” L’image de la favela que l’étranger va ramener chez lui, c’est la statistique des morts brutales, les agressions, l’entassement des maisons. Cela contribue à perpétuer la réputation de violence de Rio qui lui colle à la peau. Mais, elle nuance : il y a aussi un côté positif dans ce type de tour : “Cela peut contribuer à sensibiliser les étrangers et les amener à apporter une aide sociale au bidonville”,
Une aide toujours bienvenue…
Et cela arrive. Souvent. Après avoir connu la Rocinha, beaucoup d’étrangers y reviennent avec leurs amis. Quelques-uns finissent même par s’impliquer dans des projets sociaux de la communauté enprolongeant leur séjour au Brésil sous forme de travail volontaire. Aussi minimes soient-elles, toutes les collaborations sont les bienvenues.
Ainsi en est-il de Manoel António Da Silva, 70 ans, retraité, dont la maison se situe sur le chemin emprunté par les touristes. Un jour, Manoel demandé à un guide, Márcio Baltazar une aide financière pour se construire un foyer.
Márcio relaie la demande au groupe de visiteurs qui l’accompagne, immédiatement, un couple de touristes offre R$ 50. Manoel peut ainsi acheter du matériel et commencer à construire. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un autre groupe de visiteurs organise ensuite une collecte dans la maison d’hôtes où ils sont logé. R$ 60 de plus pour Manoel, qui peut poursuivre le chantier. « ça a été diablement difficile » confie en rigolant Manoel, à un groupe de touriste qui contemple sa demeure inachevée. « Il n’y a pas encore tous les murs, mais au moins, elle existe. » « Il a insisté pour me donner les factures, afin que je témoigne de ce qu’il avait fait de l’argent » conclut Marcio.
La collaboration volontaire des touristes ne s’arrête pas là. “Je connais une personne d’Amsterdam, Ham Sas, qui après être venu ici, a affiché une photo de la Rocinha devant son garage et organisé un vide-grenier. Tout l’argent récolté va être envoyé pour aider la communauté”, raconte encore Márcio.
Des visites respectueuses des habitants
“Ma philosophie est traiter tout le monde de la même façon, les étrangers comme les gens d’ici”, explique Luiz Fantozzi, 24 ans. C’est à lui et Marcio Baltazar qu’on doit l’idée d’organiser les premières visites touristiques à caractère social à la Rocinha. C’était il y a 3 ans.
Luiz, qui n’habite pas la favela, vendait des packages aux “mochileiros”, comme on appelle au Brésil les touristes à petit budget, pour le compte d’agences de voyages de la place. La clientèle de Luiz se plaignait sans cesse que les forfaits proposés par ces agences pour visiter une favela étaient tous identiques et ressemblaient à des safaris. Luiz a alors eu l’idée de créer une entreprise spécialisée dans des excursions permettant aux touristes d’aller à la rencontre des habitants des favelas.
Le choix de la Rocinha s’est imposé par sa localisation, proche de la mer et des hôtels, et par l’ouverture d’esprit des habitants. «Pour organiser ces promenades, nous avons investi dans les contacts qui pouvaient nous rapprocher de la communauté et noué des amitiés avec les gens de la Rocinha”. Aujourd’hui, Luiz et Marcio se relayent, dans le rôle de guide de l’agence « Be a local », (Vivez le local), qu’ils ont fondée.
Quand ils ne baladent pas les touristes, ils font la tournée des hôtels pour distribuer leurs brochures car leur agence n’a qu’un site sur Internet comme point de contact. (www.bealocal.com). Dans leur offre, à côté de la visite de la Rocinha, ils proposent la participation à un bal funk dans la favela de Rio das Pedras, zone ouest de Rio de Janeiro et des visites guidées au stade du Maracana.