Un motard, une enseignante, un cantonnier et un vendeur ambulant, 4 innocents morts en un seul jour dans une favela du nord de Rio de Janeiro. 4 vies fauchées par le feu croisé des balles perdues. 4 victimes de plus de la guerre que se livrent quotidiennement policiers, milices d’auto-défense et trafiquants de tous bords. Face à cette montée inexorable de la brutalité, le pays est en état de choc. D’autant que les truands impliqués sont de plus en plus jeune. Ils sont même souvent mineurs.« Là où nous habitons, nous sommes devenus des otages. Simplement ! » Paroles de désespoir de la mère d’une autre victime, une jeune fille de 12 ans, frappée la veille sur le chemin du retour de l’école. « Ici, la société a perdu le sens de la valeur de la vie ».
Il est vrai que le cortège des horreurs dépasse toutes les frontières de l’entendement. Ainsi, début février, un enfant de 7 ans, Joao Helio, a été traîné sur le sol à l’extérieur d’une voiture, pendant 7 km, prisonnier de sa ceinture de sécurité qui était resté bouclée. Il est mort pratiquement sous les yeux de ses parents, atrocement mutilé. Ses assassins, 3 jeunes mineurs délinquants armés, voulaient juste voler la voiture !
2 semaines plus tard, ce sont 3 coopérants français d’une ONG travaillant avec mineurs abandonnés qui meurent assassinés sous les coups de couteaux d’un de leur pupilles, Tarsio Wilson Ramirez, un ex-enfant de la rue que l’association avait sorti de l’ornière. Il était devenu employé-comptable de l’ONG qui lui faisait une totale confiance. Il a tué parce qu’il voulait effacer les traces d’un piteux détournement de fond, 50.000 francs que les coopérants avaient découvert.
Le meurtre des 3 coopérants français et celui de Joao Hélio ont fait l’effet d’un électrochoc. Depuis, les manifestations de réprobation se succèdent et la télévision en rajoute en égrainant chaque soir la sinistre litanie des morts du jour.
C’est à une sorte de guerre civile que la ville est confrontée. Une guerre civile qui est née il y a une dizaine d’année, avec le développement du trafic de drogue et les juteux profits qu’il génère. Aujourd’hui, cette guerre oppose plusieurs gangs rivaux, avec ses codes d’honneur, ses coups de mains et ses soldats de fortune, qui se disputent le contrôle de la partie nord de Rio de Janeiro, la région de la ville où vivent les pauvres. Dès la nuit beaucoup d’armes circulent et la loi de la jungle règne de façon dans certains quartiers. Et il y a beaucoup d’argent en jeu. Curieusement, quand on circule dans la zone sud de la ville, près des plages, là où vivent les gens aisés, là où déambulent les touristes, on en peine à prendre conscience de la gravité du phénomène. L’atmosphère, dans ces lieux privilégiés est assez tranquille et on n’a que de lointains échos de ce conflit qui se déroule tout là-bas, presque sur une autre planète.
Et pourtant, c’est bien une vraie guerre civile qui se déroule dans la métropole pauvre de Rio. Récemment, la police a donné l’assaut à une cache d’arme fortement défendue par les trafiquants. Elle a trouvé 25 kg de crack, 60kg de marijuana et 240 doses de cocaïne, 15.000 balles de fusils, la plupart provenant d’Argentine en contrebande, 2 mitrailleuses anti-aériennes (sic !) 2 grenades, 8 bombes artisanales et plusieurs uniformes de policiers. Cet arsenal était destiné à garantir le contrôle de ces trafiquants sur les quartiers qu’ils dominent, voire à étendre leur emprise au détriment de bandes rivales.
Ailleurs, ce sont les milices qui font la loi. Formés de policiers, de pompiers, de gardiens de prisons, de gardes de sécurités privés, ces groupes para-militaires clandestins se sont créées pour lutter directement contre les trafiquants, là où la police officielle fait défaut. Ces milices auraient déjà pris le contrôle de près d’une centaines de favelas de Rio. Là où ils sévissent, ils expulsent les trafiquants, et font ensuite payer chèrement leur protection aux habitants qu’ils rackètent sans scrupule. C’est ainsi qu’ils lèvent un « impôts » sur les transports collectifs de ces quartiers, et la police a même mis la main sur une centrale pirate de TV à câble et d’accès internet, gérée par une de ces milices. Elle approvisionnait plus de 50.000 points de connexions à 90 frs suisse par mois la connexion, soit une « rentrée nette » mensuelle de 4,5 millions de francs! On est loin d’une criminalité de gagne-petit.
Ce sont d’abord les enfants qui sont acteurs et victimes de la violence. Et cette guerre est d’abord le fait de très jeunes adultes et de mineurs, qui sont à la fois les principaux acteurs et les premières victimes de ces luttes de clans. C’est ainsi qu’en 2004, une étude de l’Unesco relevait que si le taux de mortalité moyen a diminué au Brésil entre 1980 et 2000, chez les jeunes, au contraire il a augmenté. « La cause principale en est la violence qui semble concentrer son impact sur la jeunesse » conclut le rapport.
En 2002, une autre étude, « Le cas des enfants impliqué dans la violence armée organisée à Rio de Janeiro » compare la situation des mineurs qui sont recruté par les gangs du trafic de drogue à celle des enfants-soldats de certaines guerres africaines : « 5000 enfants armés participeraient aux luttes de clans qui opposent les différentes organisations criminelles liées au trafic de drogue. L’âge de recrutement (vers 10 ans) et la structure hiérarchique de commandement à laquelle ils sont soumis, avec ses règles et ses punitions, sa devise, -tuer ou mourir- sont très semblables à ce qui existe dans les armées qui utilisent des enfants-soldats. La seule différence réside dans le fait qu’il n’y a pas au Brésil de recrutement forcé. »
Les autorités aux abonnés absents…Que faire face à cette réalité. Le défi est immense, et du côté du pouvoir politique, on n’est sans perspective. C’est même un flou total et contradictoire. Pendant que le Président Lula déclare, après la mort de Joao Hélio, que la violence «est parfois une question de survie », que le mal est déjà fait et qu’il n’y a pas de solution à court terme pour « lutter contre l’enrôlement des jeunes dans la spirale de la délinquance » ! -Triste oraison funèbre et belle manière de se laver les mains- le Congrès lui piétine devant 200 projets de lois qu’il n’arrive pas à faire avancer. 200 projets de loi qui vont tous dans le sens du seul renforcement de la répression. Le plus polémique étant celui d’abaisser l’âge de la majorité criminelle à 14 ans.
L’espoir viendra peut-être de la société civile qui fait montre aujourd’hui d’un sursaut d’indignation. Il y a des signes de révolte contre le fait de subir simplement cette violence, une volonté des habitants des quartiers touchés à ne plus être seulement des victimes potentielles, mais à agir pour « désarmer la violence ». Ainsi, chaque samedi, depuis un mois, un peu à l’image de ce que fût dans son temps les manifestations des grands mères des disparus argentins sur la place de Mai de Buenos Aires, un « cortège citadin », refait le parcours de 7 km du supplice du petit Joao Hélio. Une forme de pèlerinage pour appeler à la paix, « à l’union de la société et des citoyens pour en finir avec la peur quotidienne. »
Un embryon de changement que résume Alba Zaluar, sociologue engagé depuis de nombreuses années dans la lutte contre la violence des mineurs : « J’ai travaillé pendant 11 ans si je ne me trompe pas à la Cité de Dieu, j’ai participé à l’élaboration du film qui a été fait sur cette favela, et j’ai pu voir à quel point nous sommes confronté à une sorte de régression de la civilisation dans notre pays. Aujourd’hui, l’orgueil masculin, surtout chez les jeunes, consiste à détruire son rival, son ennemi pour s’affirmer. Il y a 40 ou 50 ans, la fierté s’exprimait à Rio de Janeiro à travers la culture populaire, à travers la samba. Peu importait de savoir qui était le meilleur de Vila Isabel, Mangueira, Madureira etc, le plus important, c’était de participer aux défilés de sambas et de savoir perdre. »
Et la justice ?Reste la justice. Celle qui doit statuer sur les conséquence de cette violence et punir ses auteurs. Au Brésil, la justice à un train de retard, empêtrée qu’elle est dans une bureaucratie crasse et composée de magistrats qui n’ont aucune connaissance du monde dans lequel vivent ceux qu’elle est amenée à sanctionner. Alors la justice se tait. Seuls quelques juges isolés osent des idées. C’est le cas Léoberto Brancher, juge pour enfant à Porto Alegre. Il vient de déposer une interpellation sur le bureau du Congrès à Brasilia pour réclamer l’instauration d’une « justice restaurative » pour les mineurs au Brésil. Léoberto Brancher défend la fermeté dans la répression des actes délictueux, mais une répression qui doit être selon lui accompagnée d’une approche éducative pour faire prendre conscience aux jeunes délinquants de la nature des actes qu’ils ont commis. Et de relever que généralement un jeune criminel fait plusieurs années de prison sans même connaître le nom de sa victime, ni rien savoir de sa vie ou de celle de sa famille. Il sortira donc du pénitencier avec la sensation d’avoir payé, d’être lavé et rien ne l’empêchera de recommencer.
Léoberto Brancher oppose à ce cercle vicieux l’exemple d’un condamné qu’il a suivi durant 3 ans, un jeune délinquant mineur qui a tiré sur un garde de sécurité et l’a rendu paraplégique. Après 2 ans de discussions en prison, le condamné a accepté de visionner un film témoignant de la vie actuelle de sa victime, un homme d’origine aussi pauvre que lui, aujourd’hui en chaise roulante, vivant misérablement, sans travail et incapable de subvenir aux besoins de ses enfants. Le choc fut salutaire, le jeune délinquant s’est effondré en larme et a décidé sa propre mère à partager avec la famille de la victime la bourse alimentaire qu’elle reçoit chaque mois de l’Etat. « Ni la peine de mort, ni la prison perpétuelle ne réussit à provoquer un tel détonateur social » conclut Léoberto Brancher, seule une justice restauratrice est capable de la faire ».